Les tableaux de Cornelius

L’histoire qui suit commence dans un train entre Zurich et Munich, le 22 septembre 2010, à 21 heure. Le cadre est planté 🙂

Pendant un contrôle de routine à la douane (d’habitude, les policiers passent dans les rangs et ne contrôlent personne (sauf parfois les gens trop bronzés)) un certain Gurlitt Cornelius (déjà le nom est super pour raconter une histoire), autrichien de 79 ans, se fait contrôler quand même. Il a sur lui 9.000€ en liquide. Il n’y a pas besoin de déclarer en dessous de 10.000€, et il est donc en règle. Mais le contrôleur allemand qui avait eu une mauvaise journée, ou qui n’aimait pas les Autrichiens, a trouvé ça louche et a dénoncé une possible évasion fiscale.

Après plein de paperasses bureaucratiques, des enquêteurs obtiennent la permission de fouiller son appartement à Munich en février 2012. Ils y trouvent, posés négligemment dans un coin (un gros coin), 1406 tableaux de peintres pas trop connus comme Renoir, Matisse, Picasso, Paul Klee, etc. La routine quoi. Cornelius n’a pas de travail et vendait ses peintures au compte goutte à chaque fois qu’il avait besoin d’argent. On n’a appris ça que récemment, en novembre 2013, car les journaux ont respecté le secret pendant l’enquête (oui, les journaux allemands ils font qu’est-ce qu’on leur dit 🙂 ).

Évidemment, comme toutes les histoires allemandes, il y a soit un rapport avec les voitures, soit un rapport avec les nazis. Dans ce cas, si vous avez bien suivi, il a pris le train : il s’agit donc d’une histoire de nazi.

En effet, un certain nombre de ces œuvres sont identifiées comme ayant appartenu précédemment à des juifs, et ayant disparu quelque part entre 1939 et 1945. Il se trouve que le père de Cornelius Gurlitt était marchand d’art. Il avait acquit certaines peintures légalement. Les autres étaient tombées du camion train. Comme toute la collection avait soi-disant brulé à Dresde en 1945, et que ça paraissait crédible, personne n’a été vérifier.

Cornelius a donc « hérité » de ces peintures à la mort de son père en 1956. Il y avait à l’époque un impot sur les successions (Erbschaftsteuer) et un impot sur la fortune (Vermögensteuer – aboli en 1997). Sauf qu’il est autrichien, et même si les peintures étaient en Allemagne, il me semble que c’est le droit autrichien qui s’applique ? Si j’ai bien compris, en Autriche, l’impot sur les successions a été instauré en 1955 et aboli en 2008, et il y avait aussi l’impot sur la fortune (jusqu’en 1994). Bon alors c’est pareil.

Sauf que c’est encore plus compliqué que ça : en fait c’est sa mère et lui qui ont hérité en 1956. Comme j’ai expliqué, ils auraient dû payer des impôts alors, mais ne l’ont pas fait. Mais comme ça fait longtemps, il y a aujourd’hui prescription (Verjährung).  Par contre, Cornelius a hérité l’autre moitié de sa mère en 2011 (si j’ai bien suivi ?), et pour ça il devrait théoriquement (l’affaire est encore en cours de jugement) payer un impot d’environ 150 millions d’euros (ce qui revient à vendre 1 ou 2 peintures…), et aussi payer un impôt sur l’argent qu’il a gagné avec les tableaux déjà vendus.

C’est fou non ? Mais c’est pas fini !

La semaine dernière, les enquêteurs ont finalement aussi fouillé sa résidence principale à Salzbourg en Autriche. Ils ont probablement été très déçus de ne trouver que 60 tableaux (quelques Monet, Renoir et Manet : tout le monde à ça dans son grenier, non ?).

Les tableaux ont été confisqués, et ils essayent de décider : si il doit payer des impots ? rendre les tableaux volés à des descendants qui ne les ont pas forcément mérités non plus ? (et eux devront-ils payer des impots ?) Pas sûr : il y a prescription pour les vols de plus de 30 ans. Mais d’un autre côté il s’agit de vols nazis, et il y a encore une certaine obsession irrationnelle sur le sujet, que l’on voit par exemple à la télé (au moins un documentaire sur Hitler tous les soirs) et dans les librairies (la moitié du rayon « histoire de l’Allemagne » concerne les 6 années de la seconde guerre mondiale).

Ou sinon ils pourraient peut-être juste le laisser tranquille à 81 ans ? Mais s’ils lui rendent tout, maintenant que l’affaire est connue, il risque de se faire cambrioler… il ferait donc mieux de tout louer à un musée.

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2 réflexions au sujet de « Les tableaux de Cornelius »

  1. pomdepin

    Pfff…pas simple ni pour la policeni pour les impôts. Mais il ne peut pas simplement en faire don à un musée? (Je ne connais pas la Lou, mais ca me semble la solution la plus morale)

  2. Christoph M.

    La plus morale certes, mais le type est persuadé que les tableaux lui appartiennent de plein droit, donc pas question de céder sans contrepartie financière. Il a d’ailleurs engagé une armée d’avocats pour défendre ses intérêts.

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